Nomi japonais : comprendre les différences entre Kanto, Kansai, Mentori et Kakuuchi
Lucas Hoffalt
Les ciseaux japonais — 鑿, nomi — occupent une place particulière dans l’outillage traditionnel japonais. À première vue, deux ciseaux peuvent sembler presque identiques : même lame en acier forgé, même manche en bois, même biseau à l’arrière… Pourtant, quelques millimètres et quelques facettes de métal peuvent modifier sensiblement leur comportement dans le bois.
Parmi les termes que l’on rencontre le plus souvent lorsqu’on s’intéresse aux nomi japonais figurent Kanto, Kansai, mentori (面取り) et kakuuchi (角打ち).
Mais que signifient réellement ces appellations ? Et surtout, quelle forme choisir pour son travail du bois ?
Le nomi japonais : un outil à la construction particulière
Avant de comparer les différentes formes, rappelons rapidement ce qui fait la particularité d'un nomi japonais.
Le ciseau japonais traditionnel est généralement constitué d'une fine couche d'acier dur soudée à un corps en acier plus doux. Cette construction permet d'obtenir un tranchant très dur et très fin tout en conservant une certaine capacité d'absorption des chocs.
C'est l'une des raisons pour lesquelles les nomi japonais peuvent être utilisés avec un maillet pour les travaux de mortaisage et d'assemblage.
Le terme nomi (鑿) signifie simplement « ciseau ». Il existe ensuite de très nombreuses familles de nomi : oiirenomi, atsunomi, usunomi, tsukinomi, mukomachinomi, etc.
Dans cet article, nous nous intéressons principalement à la géométrie extérieure de la lame, et en particulier à deux formes que l'on rencontre sur les oirenomi (追入鑿) : le mentori et le kakuuchi.
Mentori : le ciseau japonais aux arêtes chanfreinées
面取り — mentori signifie littéralement quelque chose comme « réaliser un chanfrein » ou « casser une arête ».
Sur un mentori oiirenomi, les quatre arêtes longitudinales de la lame ne restent donc pas parfaitement à angle droit. Elles sont légèrement chanfreinées.
Visuellement, cela donne au ciseau une silhouette plus élégante et plus fine.
Cette géométrie est aujourd'hui extrêmement courante sur les oire nomi japonais. D'ailleurs le mentori oire nomi est la forme la plus populaire parmi les oire nomi modernes.
Pourquoi chanfreiner les côtés ?
Le chanfrein a plusieurs conséquences.
D'abord, il réduit la quantité de métal présente dans les angles de la lame. Le ciseau paraît donc plus léger et plus élancé.
Mais surtout, les arêtes latérales sont moins susceptibles de frotter contre les parois du bois lorsque l'on travaille dans une mortaise ou dans un assemblage.
Cela peut rendre le ciseau particulièrement agréable pour les travaux de finition et les assemblages précis.
Le revers de la médaille est que la fabrication demande davantage de travail : après avoir forgé et formé la lame, le forgeron doit également réaliser ces facettes supplémentaires.
Kakuuchi : le nomi à section carrée
À l'opposé, on trouve le 角打ち — kakuuchi.
Le terme peut être traduit littéralement par quelque chose comme « forme de boîte », et décrit ici la géométrie de la lame : les arêtes extérieures restent beaucoup plus proches d'un angle droit.
Le oire nomi kakuuchi est une forme plus ancienne. Sa section est essentiellement rectangulaire, avec quatre angles extérieurs relativement carrés. La différence devient particulièrement évidente lorsqu'on place un mentori et un kakuuchi côte à côte.
Mentori :
arêtes chanfreinées → section plus élégante et dégagée.
Kakuuchi :
arêtes conservées → section plus massive et plus carrée.
Kakuuchi ou mentori : lequel est le plus efficace ?
Il n'y a pas réellement de « meilleur » choix. Les deux géométries privilégient des qualités légèrement différentes.
Le kakuuchi est plus massif et plus rigide. Ses arêtes relativement carrées peuvent aider à maintenir la lame bien alignée dans une mortaise, notamment lorsqu'on travaille dans un bois difficile ou à contrefil. Covington & Sons souligne précisément cet avantage pour le travail de mortaisage.
Le mentori, à l'inverse, offre une sensation plus dégagée et plus raffinée. Les chanfreins réduisent les surfaces susceptibles d'entrer en contact avec les parois de la mortaise.
C'est aussi une des raisons pour lesquelles le mentori est devenu la forme la plus répandue.
En résumé
| Mentori 面取り | Kakuuchi 角打ち | |
|---|---|---|
| Section | Chanfreinée | Carrée / rectangulaire |
| Aspect | Fin et élégant | Massif et traditionnel |
| Poids | Généralement plus léger | Généralement plus lourd |
| Rigidité | Très bonne | Excellente |
| Mortaisage | Excellent | Excellent, particulièrement stable |
| Travail en espace serré | Très agréable | Très stable |
| Fabrication | Plus longue | Plus simple |
| Tradition | Forme moderne très répandue | Forme ancienne |
Le kakuuchi n'est pas simplement "
un modèle moins cher "
Il serait tentant de considérer le kakuuchi comme une version simplifiée ou économique du mentori.
Ce serait pourtant réducteur.
La fabrication d'un kakuuchi demande effectivement moins d'opérations de finition puisque les chanfreins supplémentaires n'ont pas à être réalisés. Mais cette géométrie possède aussi ses propres qualités.
Sa masse et ses arêtes plus franches donnent au ciseau une sensation de solidité et de stabilité que certains artisans recherchent précisément.
Le kakuuchi peut donc être choisi pour ses caractéristiques propres, et pas uniquement pour son prix.
Une source japonaise consacrée aux termes employés par les charpentiers décrit elle aussi le kakuuchi comme plus simple à produire et potentiellement intéressant pour les travaux d'ébauche, tout en soulignant que le mentori offre une meilleure sensation de pénétration.
Et les Kanto et Kansai dans tout ça ?
C'est ici que les choses deviennent plus intéressantes — et un peu plus complexes.
Les appellations Kanto (関東) et Kansai (関西) font référence, au sens premier, aux régions de l'Est et de l'Ouest du Japon. On retrouve ces distinctions régionales dans de nombreux outils et objets traditionnels japonais.
Cependant, contrairement à mentori et kakuuchi, qui décrivent assez directement une caractéristique géométrique de l'outil, les termes Kanto et Kansai peuvent être utilisés de manière moins uniforme selon les fabricants, les régions et les familles d'outils.
Il faut donc éviter de présenter « Kanto » et « Kansai » comme deux standards universels du nomi japonais.
Dans la tradition japonaise, les différences régionales peuvent concerner la forme, les proportions, les habitudes de fabrication ou encore la manière dont l'outil est utilisé, plutôt qu'une seule caractéristique facilement résumable en une définition.
C'est un point important lorsqu'on choisit des outils japonais : le nom d'une forme ne raconte pas toujours toute l'histoire du ciseau.
Une question de géométrie… mais aussi de sensation
Pour un menuisier occidental habitué aux ciseaux européens, la différence entre deux nomi japonais peut sembler minime sur le papier.
Mais dans la main, elle peut devenir très perceptible.
Le poids de la lame, sa rigidité, la forme des côtés, la largeur du col, l'épaisseur derrière le tranchant et même la manière dont le manche est ajusté participent tous à la sensation de l'outil.
C'est pourquoi deux nomi de même largeur peuvent avoir des comportements très différents. Et c'est aussi pourquoi les artisans japonais ont développé une gamme aussi importante de formes spécialisées.
Le principe est simple :
le bon outil n'est pas nécessairement celui qui fait tout, mais celui qui est particulièrement adapté au travail que l'on est en train de réaliser.
Quel nomi choisir ?
Pour quelqu'un qui souhaite commencer avec des ciseaux japonais, le mentori constitue généralement un choix très polyvalent.
Il convient particulièrement bien :
- aux assemblages traditionnels ;
- au mortaisage ;
- au travail à la main ;
- à la finition des assemblages ;
- aux travaux généraux d'ébénisterie et de menuiserie.
Le kakuuchi, quant à lui, séduira davantage ceux qui apprécient :
- une sensation plus massive ;
- une lame très rigide ;
- la stabilité dans les mortaises ;
- une géométrie traditionnelle ;
- le caractère historique des outils japonais anciens.
Il n'est donc pas question de choisir entre une « bonne » et une « mauvaise » forme.
Il s'agit plutôt de choisir entre deux philosophies de géométrie.
Kakuuchi ou mentori : deux expressions d'une même tradition
Ce qui rend les nomi japonais particulièrement fascinants est justement cette capacité à faire évoluer un outil sans abandonner ses principes fondamentaux.
Le kakuuchi représente une forme plus ancienne, robuste, carrée et très présente dans l'histoire de l'outillage japonais.
Le mentori représente une évolution vers une géométrie plus travaillée, plus fine et aujourd'hui extrêmement répandue.
Le kakuuchi était la forme standard des ciseaux japonais jusqu'à environ la seconde moitié du XXe siècle, avant que la forme mentori ne devienne beaucoup plus populaire.
Et c'est peut-être là l'une des meilleures façons de comprendre la différence :
le kakuuchi et le mentori ne sont pas deux outils concurrents. Ce sont deux réponses différentes à la même question : comment construire un ciseau japonais suffisamment robuste pour frapper, suffisamment précis pour travailler les assemblages et suffisamment fin pour couper proprement le bois ?
À retenir
鑿 Nomi
Le terme général pour désigner un ciseau japonais.
追入鑿 Oiirenomi
Le ciseau polyvalent de menuiserie, très courant dans les ateliers japonais.
面取り Mentori
Une géométrie avec les arêtes longitudinales chanfreinées. Plus fine et très répandue aujourd'hui.
角打ち Kakuuchi
Une géométrie plus carrée, plus massive et historiquement plus ancienne, particulièrement appréciée pour sa rigidité et sa stabilité.
Kanto / Kansai
Des appellations régionales dont le sens doit être interprété avec prudence selon le fabricant et le type d'outil.
Pour aller plus loin
Chez Outinomi, nous pensons que comprendre la géométrie d'un outil est aussi important que connaître son acier ou le nom de son forgeron. Un bon ciseau japonais n'est pas seulement un morceau d'acier extrêmement dur : c'est un ensemble cohérent de géométrie, de forge, de trempe, d'équilibre et de savoir-faire.
C'est cette compréhension qui permet ensuite de choisir le nomi adapté à son travail — et surtout de comprendre pourquoi deux ciseaux qui semblent presque identiques peuvent se comporter de manière très différente dans le bois.
